TL;DR : Le 12 mai 2026, la DARES a publié Qui sont les salariés au forfait en jours et comment leur travail s'organise-t-il ? (Dares Analyses n° 20, Fouad Amar). En 2024, 2,4 millions de salariés relèvent d'une convention de forfait annuel en jours, soit 15,1 % des salariés à temps complet du privé. En moyenne, ils travaillent 208 heures de plus par an que les autres temps pleins — soit l'équivalent de cinq semaines et demie de travail supplémentaires. Plus de soir, plus de télétravail, et un dispositif qui s'est accéléré ces dernières années.


Un dispositif qui s'est installé sans bruit

Le forfait annuel en jours, introduit par les lois Aubry de 2000, repose sur une logique simple : on ne décompte plus les heures, on décompte les jours travaillés sur l'année (218 maximum dans la plupart des accords). En contrepartie, le salarié est censé disposer d'une autonomie réelle dans la gestion de son emploi du temps.

Depuis le début des années 2000, la part de salariés concernés monte régulièrement. La DARES note même une accélération en fin de période : entre 2019 et 2024, la diffusion s'est emballée. On est passé d'un dispositif réservé à une frange de cadres dirigeants à un standard pour 1 salarié à temps complet sur 7 dans le privé.

Qui sont-ils ?

Le portrait-robot, tel que la DARES le dresse, ne surprend pas — mais il mérite d'être posé clairement :

  • Des cadres, très majoritairement. Le forfait jours suit la frontière statutaire : c'est l'organisation du temps de travail des cadres autonomes, par construction.
  • Des âges intermédiaires. Plus rare en début de carrière, plus rare aussi en fin de carrière, le forfait jours culmine sur la tranche des 30-50 ans — celle où l'on prend des responsabilités et où l'on est censé "savoir s'organiser".
  • Un peu plus d'hommes que de femmes, l'écart se creusant surtout après 45 ans. La DARES ne tranche pas la cause, mais l'écart recoupe la sur-représentation masculine dans les postes d'encadrement seniors.
  • Plus présent dans les grandes entreprises, où l'infrastructure RH et les accords collectifs permettent de cadrer le dispositif.
  • Concentré dans la finance/assurance et l'information/communication, deux secteurs où les cadres sont sur-représentés. Sans surprise.

Le chiffre qui pique : 208 heures de plus par an

C'est, pour moi, la donnée centrale de la note.

En 2024, un salarié au forfait jours travaille en moyenne 1 821 heures par an, contre 1 613 heures pour un salarié à temps complet décompté en heures. L'écart : 208 heures.

HEURES TRAVAILLÉES PAR AN · 2024 Temps complet · décompte horaire 1 613 h / an Forfait en jours 1 821 h / an +208 h ≈ 5,5 semaines de plus

208 heures, c'est l'équivalent de cinq semaines et demie de travail supplémentaires sur une année — ou, si on préfère, environ 52 minutes de plus par jour ouvré. Ce n'est pas un effet de bord, c'est la nature même du forfait : on troque le décompte horaire contre une charge de travail évaluée en jours, et la moyenne dérive vers le haut.

À noter que la DARES parle bien d'une moyenne. Une partie des cadres au forfait dépasse largement ce chiffre, une autre est en deçà. Mais la tendance centrale est nette : passer au forfait jours, c'est, statistiquement, allonger sa semaine.

Plus le soir, et plus en télétravail

L'autre apport de la note est qualitatif. Les salariés au forfait jours :

  • Travaillent plus souvent le soir, entre 20 h et minuit, que les autres salariés à temps complet. Le forfait jours autorise — et, dans les faits, normalise — la dispersion du temps de travail en dehors des heures de bureau classiques.
  • Télétravaillent plus souvent. Les deux phénomènes sont liés : autonomie horaire et autonomie spatiale vont ensemble, et se renforcent. Quand on ne décompte plus les heures, on cesse aussi de décompter la présence sur site.

C'est cohérent avec le dispositif. C'est aussi le point de friction historique : sans repère horaire, le droit à la déconnexion devient le seul rempart contre l'extension du temps de travail dans la soirée, le week-end, depuis la maison. La note ne traite pas ce sujet frontalement, mais ses chiffres le posent en creux.

Ce qu'il faut en retenir

  1. Le forfait jours n'est plus un dispositif marginal. 15,1 % des temps pleins du privé, 2,4 millions de personnes : c'est devenu la norme pour les cadres et un standard pour une bonne partie des fonctions encadrantes.
  2. L'autonomie a un prix horaire. +208 h/an en moyenne, ce n'est pas neutre — et c'est la première fois qu'une publication officielle française donne un chiffre aussi net sur l'écart.
  3. La frontière vie pro / vie perso est statistique, pas juridique. Plus de soir, plus de télétravail : le forfait jours déplace mécaniquement le travail dans des plages que la convention horaire encadrait, elle, par construction.
  4. L'accélération récente mérite d'être surveillée. Si la diffusion s'est emballée entre 2019 et 2024, c'est probablement la trace de deux choses simultanées : la généralisation du télétravail post-Covid, et la requalification de profils "para-cadres" en cadres au forfait. À suivre.

Et au-delà

La note pose le constat, elle ne juge pas. Mais elle ouvre, par ses chiffres, plusieurs questions qu'il serait honnête de poser :

  • Les 208 heures supplémentaires sont-elles compensées en autonomie réelle, ou simplement absorbées par la charge ? La note ne le dit pas — c'est probablement le sujet de la prochaine étude.
  • Le travail du soir et le télétravail amplifient-ils l'écart femmes-hommes après 45 ans, par effet de charge mentale et domestique ? Question ouverte.
  • L'accélération 2019-2024 est-elle un rattrapage ou un nouveau régime ? La courbe de la DARES laisse penser qu'on n'est pas revenu à l'avant-Covid.

Ce ne sont pas des conclusions, ce sont des pistes. La donnée brute, elle, est là — et elle est solide : 2,4 millions de personnes, 208 heures de plus par an, et un dispositif qui s'installe.


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